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4. La pauvreté : comprendre le problème de fond

Le Secours Catholique et l'INSEE...

En parcourant votre Rapport Statistique, j’ai vu que vous publiez aussi un entretien du Secours Catholique avec Thomas Piketty qui travaille à l’INSEE, c’est-à-dire, l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques. Pourquoi avez-vous sollicité cet entretien avec lui et pourquoi a-t-il accepté de vous rencontrer ? Après tout, ne faites-vous pas le même travail : analyser des données statistiques ?

Précisément, nous faisons le même travail, nous analysons des données statiques, mais ce ne sont pas les mêmes données. En effet les données que l’INSEE récolte pour faire ses analyses statistiques concernent l’ensemble de la population française, alors que nos données concernent exclusivement cette partie très pauvre de la population qui passe habituellement sous les radars de L’INSEE, car ce sont par exemple des migrants en situation irrégulière, qui n’ont aucun statut légal et qui donc pour l’administration n’existent pas, ou encore des gens qui ont disparu des radars parce qu’ils vivent dans la rue, et d’autres pour d’autres raisons encore...

Alors quel est l’intérêt d’une telle rencontre et d’un tel échange ?

L’intérêt pour un membre de l’INSEE de nous rencontrer et d’étudier notre rapport, c’est de compléter leur vision de la société française en y incorporant la nôtre. Et l’intérêt pour le Secours Catholique, c’est d’avoir une vision plus vaste du problème de la pauvreté en l’intégrant dans une vision plus large de la société française.

L'accroissement des inégalités...

Alors justement, parmi les questions que vous lui avez posées, j’ai relevé celle-ci :

« En observant les revenus et les dépenses des ménages rencontrés par le Secours Catholique, on constate que leur niveau de vie stagne, voire régresse depuis 10 ans. Retrouve-t-on une même évolution dans le reste de la population ? »

Pouvez-vous nous résumer ce qu’il vous a répondu ?

Il nous a répondu globalement

  • que le revenu moyen en France a connu une croissance très réduite au cours des 10 dernières années,
  • mais que tout en bas de l’échelle sociale, on n’a aucune hausse, donc on a un décrochage des plus pauvres,
  • alors que dans le même temps, au sommet de l’échelle sociale, le taux de croissance est bien supérieur à celui du revenu moyen : si l’on en croit le classement du magazine Challenges des milliardaires 2020, les 500 plus grosses fortunes de France qui valaient 200 milliards d’euros cumulés en 2010, soit 10 % du PIB de l’époque, valent aujourd’hui 700 milliards d’euros, soit 30 % du PIB. Cela représente un gain de 500 milliards d’euros en dix ans

Bref on voit qu’il y a, non pas une réduction, mais un accroissement des inégalités sociales. Ainsi par exemple, nous a-t-il dit, nos gouvernants, tout en s’opposant à une augmentation du RSA, ont réduit l’impôt sur la fortune. Et Thomas Piketty voit derrière tout ça une idéologie sous-jacente qui vise à refuser de réduire les inégalités sociales parce que ses partisans pensent que les inégalités sont un moteur de l’économie. En  effet, selon eux, ceux qui sont en haut de l’échelle sociale veulent à tout prix s’élever le plus haut possible au-dessus des autres, et ceux qui sont en bas font tout ce qu’ils peuvent pour les rattraper.

Un problème structurel de fond...

Alors quelle leçon tire-t-il de tout ça ?

Il pense, comme le Secours Catholique, que si toutes les mesures sociales qu’ont décidé les gouvernements successifs pour aider les plus pauvres, n’ont pas réussi à empêcher les inégalités de se creuser d’année en année, c’est qu’il y a un problème structurel de fond qui gangrène la situation sociale de notre pays, même si c’est probablement l’un des pays au monde qui a le meilleur système d’accompagnement social.

Que faire ?...

Alors que propose le Secours Catholique ?

Le Secours Catholique réclame de relever les minima sociaux et surtout promeut, avec d’autres, un revenu minimum garanti qui serait accessible dès 18 ans, sans condition de ressources, à toute personne en situation régulière. Son montant correspondrait à 50 % du revenu médian (soit 893€ en 2020). Il serait inaliénable et non plus conditionné par une recherche active d’emploi, et automatisé c’est-à-dire non soumis à une demande préalable de ceux qui y auraient droit.

 Et qu’en pense Thomas Piketty ?

Il soutient cette proposition à condition de l’inscrire dans une politique globale de réduction des inégalités. Selon lui, on ne peut pas se limiter à une mesure purement monétaire. S’attaquer aux inégalités, c’est réfléchir à une transformation d’ensemble de notre système économique et social, notamment des rapports de pouvoir. Il explique que depuis le début des années 1990 et la chute du communisme, on a enfermé le débat économique dans l’idée qu’il n’y a pas vraiment d’alternative possible, que le capitalisme inégalitaire est le seul système économique possible. Thomas Piketty insiste, au contraire, sur la diversité des systèmes possibles. Il dit qu’il faudrait réfléchir à un système alternatif au système actuel qui, tout en étant nouveau, pourrait s’appuyer sur des choses qui ont fonctionné, en partie, dans les modèles expérimentés au cours du 20e siècle.

Est-ce que Thomas Piketty a une idée d’un système alternatif possible ?

Oui, il pense, entre autres, à un socialisme participatif. Toutefois il faut bien comprendre ce que cela veut dire. En effet, le mot « socialisme » est un mot piégé politiquement car dans l’esprit des français, il est associé à la doctrine politique d’un parti politique, le parti socialiste, situé à gauche… Mais dans la bouche de Thomas Piketty, il ne s’agit pas d’un socialisme politique situé à gauche putôt qu'à droite de l'échiquier politique, il s'agit d’un socialisme social et même sociétal, c’est-à-dire qu’il vise à transformer les rapports des individus entre eux et aussi leur façon de former une société.

Le Secours Catholique adhère-t-il à cette idée d'un socialisme participatif ?

Le Secours Catholique lutte pour construire une société fraternelle où chacun trouve sa place, une place où sa dignité est respectée, où ses besoins sont légitimement reconnus, où ses compétences et ses talents sont encouragés et mis à contribution pour qu’il puisse participer à la vie de la communauté.

C’est la seule façon d’éradiquer durablement la pauvreté.

 

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Article publié par Pique • Publié le Lundi 14 décembre 2020 • 106 visites
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